La Couleur des Sentiments

Inside Out
De Pete Docter | Animation

Il y a six ans, Pixar enchaînait coup sur coup deux de ses meilleurs films. En 2009, Là-haut débutait par l’une des plus belles scènes de l’Histoire du cinéma : en cinq minutes sans aucune parole, on nous contait la vie d’un couple, du mariage au décès de l’épouse, illustrant avec authenticité ce qu’est l’existence, ses aléas, ses espoirs, ses malheurs imprévisibles comme ses bonheurs simples. L’année d’après, Toy Story 3 clôturait la trilogie phare par une nouvelle scène bouleversante d’humanité : le jeune Andy, sur le point d’entrer à l’université, léguait ses vieux jouets à une petite fille, lui expliquant le nom de chacun d’eux et partageant avec elle ses souvenirs heureux en leur compagnie. Ce troisième opus bouclait ainsi la boucle de la meilleure des manières, par des adieux émus au monde de l’enfance avant le passage à l’âge adulte.

Depuis, le studio à la lampe n’a jamais su retrouver la même puissance émotionnelle et semblait avoir perdu la pureté de ses débuts, livrant des productions au mieux juste sympathiques, au pire franchement décevantes. Son actuelle propension à programmer plus de suites à ses franchises préexistantes que de vrais projets originaux ajoutait encore à l’inquiétude quant à son avenir artistique : si Monstres Academy finissait par trouver une justification dans son récit et redonner quelque peu espoir, les annonces successives des séquelles du Monde de Nemo et des Indestructibleslaissaient deviner chez Pixar comme un besoin de se réfugier dans ses succès passés. La décision de rouvrir une saga qui semblait irrémédiablement close avec un Toy Story 4 ne faisait que confirmer ce soupçon : après trois films clairement en deçà de ses précédentes productions, le studio apparaissait fragilisé et en perte d’assurance.

Nous commencions alors à sérieusement douter de la bande à Lasseter et craindre que la lampe si lumineuse autrefois ne voie son éclat décliner toujours plus jusqu’à s’éteindre définitivement. Mais ça, c’était avant Inside Out, qui se trouve être rien moins que le meilleur Pixar depuis Toy Story 3, et l’une des plus belles créations du studio tout court.

Comme à chaque coup, le film est précédé d’un court-métrage. Ici, il s’agit de Lava, qui raconte en chanson l’histoire d’un volcan esseulé qui rêve d’amour au milieu de l’océan. Sur une idée de départ toute simple et avec une réelle économie de moyens, ces quelques minutes parviennent à dégager une vraie poésie, légère et sensible, procurant de pures émotions. De quoi nous mettre parfaitement en situation pour ce qui va suivre.

Car les émotions sont précisément le sujet central d’Inside Out. Pete Docter, déjà responsable de Là-haut, nous plonge cette fois-ci dans la tête de la jeune Riley, dont le quartier général émotionnel est piloté par cinq personnages : Joie, Peur, Colère, Dégoût et Tristesse. Chacun prend les commandes alternativement en fonction de la situation à laquelle la pré-ado se trouve confrontée. La plupart du temps, c’est néanmoins Joie qui tient les rênes, ne les laissant à ses collègues qu’à de rares occasions : Peur prend ainsi le relai en-haut d’une descente d’escalier particulièrement raide, avant de laisser la main à Dégoût face à une assiette de brocolis, puis à Colère lorsqu’un château de cartes patiemment construit s’effondre sous les yeux de Riley. Quant à Tristesse, elle n’est pas encore certaine de son rôle et les autres ne le saisissent pas non plus. Enfin, le quartier général est alimenté par cinq souvenirs à long terme, les plus importants de la mémoire de Riley, qui sont eux-mêmes reliés à des « îles » constituant la personnalité de la jeune fille (la famille, l’amitié, la bêtise…).

Depuis la naissance de Riley, tout ce petit univers fonctionne plutôt bien sous la houlette de Joie. Mais le jour où Riley et ses parents déménagent en ville, Joie et Tristesse sont malencontreusement éjectées du centre de contrôle, laissant les manettes aux imprévisibles Peur, Dégoût et Colère. Alors que les deux émotions perdues parcourent le cerveau de la fillette à la recherche d’un moyen de rentrer, Riley sombre peu à peu dans une véritable dépression.
Dans ses cinq premières minutes, Inside Outrappelle très clairement l’ouverture de Là-haut dans sa simplicité narrative mise au service d’une réelle puissance émotionnelle. Une seule scène de deux parents jouant au hockey avec leur petite fille parvient ainsi à toucher aux tripes et se révèle tout bonnement bouleversante. On sait alors immédiatement que nous n’aurons plus affaire à une simple comédie sympathique comme pouvait l’être Monstres Academy ni un mélodrame gênant qui ne tenait pas ses promesses du genre Rebelle, mais bel à bien à un film qui suit son concept jusqu’au bout en nous livrant de vraies émotions. Indubitablement, Pixar revient en grande forme.

 

Dans Inside Out, on retrouve ce qui a toujours fait sa force : une qualité visuelle peu égalée, un univers original et travaillé, fourmillant de détails et d’idées de mise en scène réjouissantes. Pete Docter redouble d’inventivité pour donner de l’ampleur à sa création et nous gratifie de mille trouvailles toutes plus inattendues les unes que les autres. Dans combien d’autres films d’animation nous révèle-t-on que nos rêves sont littéralement « produits » par un studio de cinéma caché au cœur de notre cerveau ? A-t-on jamais eu ailleurs l’occasion de rencontrer un ami imaginaire ayant l’apparence d’un éléphant au corps de barbe-à-papa qui pleure des bonbons, et d’explorer en sa compagnie le centre de notre imagination, en passant par un raccourci à travers les pensées abstraites (l’occasion d’une géniale séquence jouant excellemment avec la perspective et les trois dimensions) ?

Inside Out nous offre ainsi une fascinante balade dans l’esprit humain, des rayons de bibliothèque de la mémoire jusque dans la terrifiante prison du subconscient. Assurément, l’idée de personnifier les émotions d’une fillette et de raconter une histoire qui ait lieu à la fois « à l’intérieur » et « à l’extérieur » de sa tête était aussi intriguant qu’objectivement ardu à figurer. De même, le projet courait le risque, à vouloir rationaliser les émotions, de ne plus en procurer aucune.

Pourtant, ce concept casse-gueule a ici droit à une mise en œuvre brillante, qui place non seulement les émotions au centre d’un récit en dégageant lui-même des quantités incroyables, mais en propose aussi et surtout une analyse particulièrement fine et pertinente. Le film ne perd jamais de vue le lien qui unit le monde des émotions et celui des humains : illustrant l’effet des actions dans le centre de contrôle sur le comportement de Riley à la manière des méchas japonais et traitant chaque autre zone du cerveau comme un lieu physique avec sa fonction propre et ses ouvriers affairés, Inside Out est à la fois complètement délirant et cohérent de bout en bout. Mieux, son exploration du psychisme d’une pré-ado se révèle hallucinante de précision. Avec son univers coloré et ses personnages barrés, Pete Docter parvient à mettre le doigt sur les mécanismes de la pensée humaine et retranscrit avec justesse certains sentiments faisant d’un être humain ce qu’il est, et ce sans passer des plombes à aligner les cautions théoriques et les explications techniques.

 

Pixar s’est toujours distingué par sa confiance totale en l’intelligence de son jeune public, n’hésitant pas à mélanger les tons et aborder des sujets étonnamment durs. Là-haut était l’un des meilleurs exemples de ce credo, Inside Out le suit également à la lettre, son auteur osant une fois de plus aller assez loin, jusque dans ce qu’il sous-entend : si les émotions de Riley sont commandées par la joie, un bref passage dans la tête de ses parents nous permet ainsi de constater que les émotions directrices sont la colère chez son père et la tristesse chez sa mère. L’air de rien, on nous propose donc là tout simplement l’un des meilleurs films sur le cerveau qui ait jamais été fait.

Drôle (l’hilarante scène du générique qui nous fait voyager de tête en tête) et bouleversant (l’accolade finale qui clôt le périple psychologique de l’héroïne), Inside Outest un véritable rollercoaster émotionnel. Un grand film sur l’enfance, la construction de l’identité et le passage à l’âge adulte. Pixar a retrouvé pour de bon la pureté, la sincérité et la force de ses débuts. Nous voilà donc rassurés : la lampe est bien partie pour nous éclairer encore longtemps.

 

Thibaud Ducret

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s