La division du travail, une rupture entre fin et moyens ?

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Que serait l’opulente richesse des pays occidentaux sans la division du travail ? Elle serait probablement réduite à néant. Pourtant de nombreuses voix s’élèvent contre ses méfaits. Peut-on concilier les avantages et les limites de cette méthode ? Deux de nos rédacteurs se sont attelés à cette question sous la forme d’un débat.

A

« Ce que chaque chose coûte réellement, à celui qui veut se la procurer, c’est le travail et la peine qu’il doit s’imposer pour l’obtenir » Adam Smith

« Ce que chaque chose coûte réellement, à celui qui veut se la procurer, c’est le travail et la peine qu’il doit s’imposer pour l’obtenir » (Smith, 1977 : 61). Alors que le peuple suisse s’est prononcé sur le commerce de l’or, cette citation gagne à être rappelée. Car c’est bien le libéralisme qui nous enseigne que la valeur se mesure par le travail et non pas par les métaux précieux tels que l’or. Qu’il me paraît lointain le temps où le mercantilisme bullioniste définissait la valeur ! Pourtant, au regard de ce genre d’initiative, la question n’a guère été tranchée. A ce titre, un petit rappel sur les vertus du libéralisme semble nécessaire.

En effet, comme a pu nous l’enseigner Smith au travers de son célèbre exemple de la manufacture d’épingle, la richesse est le fruit du travail. Et pour en accroître la valeur, quoi de mieux qu’un partage des tâches afin que l’expertise de chacun bénéficie à la richesse de tous par un accroissement de la productivité ? Mieux encore, la spécialisation des Etats dans la production des biens pour lesquels ils sont le plus compétitifs ne peut qu’améliorer la situation de chaque participant. Voilà donc la théorie des avantages comparatifs que Ricardo nous propose, un jeu à somme non-nulle où les pertes n’existent pas.

L’or, ou tout autre métal précieux, ne fait donc pas la richesse d’une nation. C’est le travail qui, associé aux libertés économiques, permet la création de richesse. De manière individuelle ou générale, le libéralisme est le système le plus à même d’offrir bonheur et prospérité aux individus. Le commerce adoucit les mœurs (Montesquieu, 1748 : 235-237), et la concurrence multiplie les offres. Pourquoi donc nier cette réalité ? Sans doute pour en revenir à quelques idées reçues datées qui séduisent et font bonne impression sur le peuple…

B

Smith est souvent vénéré mais peu lu.

Smith est souvent vénéré mais peu lu. Or, on oublie trop souvent que lorsqu’il a écrit ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, il a su distinguer les progrès objectifs et les progrès moralement souhaitables. Si la division du travail est objectivement souhaitable car elle améliore la productivité à court terme, elle semble, à long terme, être négative pour deux raisons.

Tout d’abord, comme Smith le disait lui-même, un homme qui toute sa vie est contraint de faire un petit nombre de tâches simples « loses, therefore, the habit of such exertion, and generally becomes as stupid and ignorant as it is possible for a human creature to become » (Smith, 1977 : 263). Le coût moral de la division des tâches est donc réel, y compris lorsque l’on reste dans le champ du libéralisme sans invoquer l’ombre marxiste. On peut aller plus loin et considérer que cette forme d’organisation ne peut même pas être justifiée d’un point de vue purement libéral mais qu’il est en réalité utilitariste. En effet, l’argument principal à l’utilisation de la division du travail est celui d’une utilité globale meilleure – les ouvriers produisent plus au moindre effort, la société est plus productive, plus riche donc avec un bien-être global normalement plus important – mais elle ne prétend en rien promouvoir une certaine forme de liberté individuelle. D’autre part, ce coût moral semble aussi être un coût économique à long terme car la division du travail, en rendant l’homme « stupide », fait de lui un ouvrier non qualifié qui ne peut assurer que des tâches simples. Cela ôte tout sens au rôle de l’éducation et, si l’on poursuit à l’extrême le raisonnement, cela fini par créer une population complètement sous-qualifiée.

Il semble impossible, dans ces circonstances, d’améliorer la sophistication et la rentabilité d’une production lorsque les employés sont tous sous-qualifiés.

A

Unanimement d’accord à dénoncer la misère du monde, nous sommes individuellement bénéficiaires de celle-ci.

La division du travail, telle que nous la pensons, serait la manifestation concrète des affres du capitalisme moderne. C’est pourtant sur ce mal si réprimé que l’économie mondiale est bâtie. D’aucun rétorqueront que ceci est immonde et que le monde doit s’attacher à changer ce mal. A cela je rétorque qu’en aucune manière ceci puisse être souhaitable ou louable. Pourquoi ? Parce que les consommateurs que nous sommes, si fiers depuis nos sociétés occidentales, se complaisent à porter des vêtements bon marché. Combien se soucient de leur provenance ? Bien peu. Le paradoxe est le suivant : unanimement d’accord à dénoncer la misère du monde, nous sommes individuellement bénéficiaires de celle-ci. Et si nous nous entendions à faire cesser ce rapport, il y a fort à parier que nombreux sont ceux qui manifesteraient leur mécontentement devant une hausse des prix impromptue.

D’autre part, si le système de rémunération se montre inégalitaire, il a au moins le mérite d’offrir un emploi à la main d’œuvre des pays en voie de développement. Entre un salaire de poussière et la misère tout court, quelle est selon vous la situation la moins pire ? L’enfer est pavé de bonnes intentions nous dit-on, et quoi de mieux que cette situation paradoxale pour l’illustrer ?

Ainsi je ne nie pas le coût moral de la division du travail et la déshumanisation qu’elle peut engendrer. Mais à raison de n’avoir aucun système logiquement supérieur à proposer pour le fonctionnement du monde, je me contente de celui-ci. Il existe par ailleurs des bénéfices à cette conception du travail. Certes, cette parcellisation des tâches peut être déshumanisante mais elle a permis à des pays peu développés d’attirer des investissements étrangers qui ont contribué à leur émancipation. Tigres et Dragons, tels sont les enfants de la division du travail !

B

La division du travail doit être prise seulement  pour ce qu’elle est et rien de plus : un outil.

À ce stade du débat, il est important de se demander  quel est le rôle de l’économie. Choisir entre la pire situation et la moins pire ? Devons-nous prendre les choses comme elles sont et tenter coûte que coûte de les justifier ? Devons-nous sacrifier nos principes et notre humanité sous le joug de l’utilité ? La division du travail doit être prise seulement  pour ce qu’elle est et rien de plus : un outil.

Un outil, qui sans aménagement afin d’atténuer ses dommages sur les individus, est avant tout un outil inhumain. Accepter la division du travail comme tel est moralement condamnable, mais aussi de manière plus objective, car elle nuit à l’innovation par un abaissement du niveau de qualification des ouvriers comme nous l’avons déjà vu. Dire qu’il y a une contradiction entre acheter des vêtements d’importation chinoise et trouver la division du travail inhumaine est un faux paradoxe.

L’individu n’est pas entièrement maître de lui-même, il est ancré dans un contexte qui lui impose un comportement. Ainsi, nous n’avons pas tous une condition économique et sociale qui nous permette de faire des choix de consommation en accord avec nos idéaux. D’autre part, la transposition simple de la division du travail à l’échelle internationale mène à une modélisation si simpliste qu’elle en devient ridicule. À l’instar de Smith, la théorie de Ricardo est admirée et utilisée, or cette dernière est peu lue entièrement. Ricardo a établi un modèle sur un exemple théorique qui part de présupposés non valides aujourd’hui : le travail est le seul facteur de production, son offre est fixe (parfaitement inélastique) ainsi que sa productivité. Le travail est-il le seul facteur de production ? Dans ce cas, les Bourses et les crises économiques sont de vastes fumisteries. Demandez à n’importe quel chef d’entreprise s’il aurait  pu réellement prospérer au XXIème siècle uniquement grâce à la force des bras.

Conclusion 

Entre pragmatisme économique et déshumanisation du travail, difficile d’arriver à un compromis qui satisfasse les deux parties tant les conceptions morales qui s’y affrontent sont différentes. Car derrière cet enjeu économique planétaire se trouve une confrontation idéologique entre une éthique conséquentialiste et une éthique déontologique. Si pour certains la fin justifie les moyens, d’autre préféreront considérer l’aspect déshumanisant du travail et la manière dont celui-ci peut conduire à une aliénation des hommes entre eux. Incapable de trancher durablement cette question, nous laissons le soin à nos lecteurs de se forger leur propre opinion, qui se doit d’être critique et de saisir toutes les implications qu’elle comporte.

Par Hugo Houbart et Tristan Boursier

Références : 

MONTESQUIEU, Charles-Louis de Secondat, Baron de Montesquieu (1748), De l’esprit des lois, Paris: Gallimard.

SMITH, A. (1977). The Wealth of Nations, Book V. New York : Dutton.

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